L’égocentrisme est-il une nouvelle caractéristique de l’adolescence ?

On le sait, l’adolescence s’accompagne de grands chambardements. Quand cela tourne à l’égocentrisme, bien des pères et des mères sont décontenancés.

Constater que son enfant passe la plupart de son temps enfermé dans sa chambre ou les yeux rivés sur son smartphone, indifférent à son entourage et réfractaire à toute proposition d’activités collectives, est déstabilisant.Devant ces manifestations qui ressemblent à de l’égoïsme, certains parents s’interrogent : « mais que lui ai-je fait pour mériter ça ? »

Rien. Vous ne l’avez pas mérité, mais cela fait partie du voyage qui mène à l’âge adulte. Car l’adolescence est une période de grandes transformations. Il y a les découvertes d’un corps qui se modifie, des capacités sexuelles inexplorées, de nouveaux sujets d’amours, de nouveaux espaces d’exploration. Mais il y a aussi les deuils du corps d’enfant, du père et de la mère parfaits, de relations non conflictuelles, de nid familial comme unique lieu de réconfort. C’est sur ce terrain fait de deuils et de découvertes que l’adolescent progresse et construit sa nouvelle identité. Il peut se sentir dépassé par toutes ces transformations et, dans sa quête de repères et de valeurs, il ne parvient généralement pas à faire autrement que de se polariser sur sa personne.

Être parent d’adolescent aujourd’hui

Pour les parents, la transition est fréquemment déplaisante, voire douloureuse. Cet enfant, qui a été désiré et souvent programmé, accueilli avec ravissement et choyé tout au long de sa croissance afin d’assurer son épanouissement, semble bien ingrat à l’heure de l’adolescence. Les sacrifices consentis pour le conduire jusque-là ont la plupart du temps été importants du point de vue du propre bien-être, de la carrière professionnelle, du pouvoir d’achat. Pour les supporter, on s’est nourri du lien psychoaffectif qui s’est tissé et on s’est mis à apprécier la relation de dépendance. Comment alors se positionner face à ce narcissisme soudain ?

Le sermonner ou le raisonner avec des arguments moralisateurs n’aura que peu d’effets, car l’enfant se considère désormais comme une personne à part entière qui n’a pas à se subordonner à une autorité. Corollaire d’une éducation bienveillante appliquée à juste titre depuis plus de quarante ans sur les recommandations de nombreux pédopsychiatres, parmi lesquels la plus visible était Françoise Dolto, l’adolescent s’attend à être traité d’égal à égal. Mais il est vulnérable. Il se sent facilement jugé sur son comportement et sur son apparence, aussi bien par ses pairs que par les adultes, et cela l’amène à se recentrer sur lui. Réseaux sociaux, selfies, jeux en ligne et autres Instagram exacerbent-ils ce culte du moi ? Peut-être, mais si ces activités ont trouvé autant de preneurs, c’est que le collectif humain était prêt à se les approprier. Nous n’identifierons pas le coupable, par contre nous pouvons proposer un échantillon de réponses parentales adaptées.

Des adolescents préoccupés par eux-mêmes

Dans sa quête d’émancipation de l’enfance, l’adolescent cherche à construire ses propres références, quitte à ce que certaines soient transitoires. II se rapproche de ses camarades de classe, de ses amis, des personnes côtoyées dans ses loisirs afin d’établir les nouveaux ancrages dont il a besoin pour se sentir exister. Il est instinctivement poussé à se détacher de sa mère et de son père. Cela ne signifie pas qu’il peut complètement s’en passer, mais que la dépendance va en diminuant.

C’est le moment d’apprendre à lui faire confiance, en lui déléguant peu à peu les décisions qui touchent à sa vie future, en n’anticipant plus ses difficultés éventuelles, en le laissant essayer ses propres solutions lorsqu’un problème se présente. Le temps est aussi venu de ne plus chercher à s’en faire aimer, mais de jouer un rôle structurant. Il ne s’agit en aucun cas de disparaître, mais de se mettre en retrait pour permettre à cet adulte en devenir de trouver sa place. On peut valoriser ses compétences lorsque c’est possible pour renforcer son estime personnelle et rester discrètement disponible afin d’être une ressource en cas de besoin. On peut aussi l’inciter à s’ouvrir aux autres en lui suggérant des activités sportives, artistiques ou associatives dans lesquelles il aura un rôle à jouer et se sentira utile.

Quand un jeune rencontre des difficultés

Si la grande majorité des adolescents traversent cette période sans incident particulier, certains jeunes rencontrent des difficultés importantes. En Suisse, ils sont pris en charge par un système social performant qui propose diverses mesures pour les amener à résoudre leurs problèmes. Lorsque la souffrance de la cellule familiale est trop forte, on peut avoir recours à un placement. Dans ce contexte, La Fontanelle offre différentes solutions pour aider ces garçons et ces filles à se redresser.

Son principal défi est d’arriver à les engager dans un projet, un préalable indispensable pour démarrer un travail sur soi. Beaucoup de ces jeunes ne veulent pas grandir et revendiquent le droit de rester dans le cocon protecteur et confortable de l’enfance. Conscients de leur mal-être et égocentrés sur leurs besoins et leurs souffrances, ils développent des stratégies astucieuses pour ne pas être confrontés à des responsabilités d’adultes, car ce monde-là les effraye et les rebute. Murés dans leur bulle où n’entrent que ceux qui continuent à les rassurer, à les nourrir affectivement et à les porter, ils refusent obstinément de progresser vers l’autonomie.

Les ouvrir aux autres

Tout l’enjeu est de les décentrer. La Fontanelle travaille sur leurs envies pour fissurer la bulle et les encourager à se hasarder en terrain inconnu. Certains éléments de son programme - l’art thérapie, la thérapie par le cheval, le sport, l’aide à des personnes en situation de handicap, l’aventure en nature ou le voyage dans un pays lointain – visent d’abord à déclencher le désir de se faire plaisir ou de vivre une expérience extraordinaire. En répondant à leurs besoins égocentriques, elle parvient à les faire entrer dans une démarche d’ouverture aux autres.

Commence alors une lente progression, avec de nombreux arrêts, des retours en arrière, mais aussi des bonds en avant lorsqu’ils peuvent donner un sens à leur marche, se sentir utiles ou se surpasser grâce à des compétences insoupçonnées. Les relations qui se créent et les échanges qui ont lieu dans le groupe et avec les éducateurs nourrissent également leurs motivations. Peu à peu, à travers le plaisir d’être ensemble, mais un plaisir – c’est important – centré sur une activité et non pas sur eux-mêmes, ils se familiarisent avec les exigences du monde adulte et apprennent à le regarder différemment.

Sources d'inspiration

Les étapes majeures de l’enfance, Françoise Dolto
On ne se comprend plus, Isabelle Filliozat
L’Homme relationnel, Jean-Jaques Wittezaele
Communication orale faite aux Journées Nationales de la Société Française de Psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent, J. Malka , H. Pettenati, E. Quezede, Ph. Duverger, J.B. Garré, 2002, Psychiatrie Angevine, Service de Psychiatre et de psychologie médicale, CHU, Angers

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