La priorité faite à la réalisation de nos besoins personnelles a-t-elle son revers?

L’individualisme conduit-il à une perte de sens? Dans son travail d’aide à l’insertion, La Fontanelle a eu maintes fois l’occasion de relever une souffrance intérieure diffuse chez les filles et les garçons qu’elle accompagne. Elle est souvent liée au manque de sens à donner à leurs décisions, à leurs engagements et à leurs actes. Elle s’interroge sur la façon d’y répondre car le mal-être généré les empêche fréquemment de prendre leur vie en main. Le voyage humanitaire serait-il une des façons d’y remédier ? Philippe Randin, directeur de Nouvelle Planète, a accepté de partager ici son expérience.

 

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D’après vous, quel besoin profond les jeunes cherchent-ils à combler en rejoignant de tels projets ?
Ils ont soif de découvrir : découvrir d’autres cultures, d’autres manières de vivre… Mais ils désirent avant tout se sentir utile. Ils se rendront bien compte au final que l’on n’apporte pas grand-chose en 3 semaines mais que l’on apprend beaucoup ! Les projets sont situés dans des zones rurales pauvres, très isolées, sans électricité ni eau courante. Les jeunes sont hors du temps, dans un autre univers. Leur perception du monde change alors considérablement. C’est en s’extériorisant qu’ils réalisent comment c’est vraiment chez eux. Marqués par leur expérience, certains s’engagent à titre individuel en tant que bénévole et sont alors véritablement utiles sur le long terme ! De temps en temps, on croise d’anciens participants plusieurs années après qui nous expriment à quel point ça a été une expérience marquante, certains étant allés jusqu’à changer d’orientation professionnelle.

Comment les jeunes perçoivent-ils l’aspect très communautaire des populations du Sud ?
Ils sont tellement surpris ; pourtant on les y avait préparés ! Le fait que tout un village se mobilise, c’est choquant pour eux. Leur réaction est extrêmement positive : « L’accueil était extraordinaire, c’était incroyable comme les gens nous ouvraient leur porte. Comparé à chez nous, qu’est-ce que c’est ouvert, l’ambiance est si bonne. C’est incroyable tout ce que j’ai appris. Chez nous, il faut absolument qu’on change notre manière de faire. » Voilà autant de commentaires que l’on entend au fil de ces voyages.

Finalement, c’est quoi qu’ils souhaitent changer ?
Justement, l’aspect très individualiste de notre société, le fait d’être chacun chez soi ou que l’on mette trop l’accent sur le travail par exemple. Ils prennent conscience que chez nous, l’aspect communautaire a été perdu. Evidemment, ils n’utilisent pas ces mots là mais c’est ce qu’on peut lire entre les lignes.

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Dans ce voyage, tout est fait de manière très collective : Comment les jeunes le vivent-ils ?
Les jeunes qui nous rejoignent ont justement choisi Nouvelle Planète pour cet aspect de groupe qui a un effet rassurant, y compris pour les parents, plus que jamais impliqués. Ce n’est pas vraiment le coté collectif qu’ils choisissent mais le coté rassurant. Les activités en groupe sont appréciées par une grande majorité qui trouve cela bien sympa. Durant les 6 mois de préparation au voyage, on verra facilement si une personne n’est pas à sa place dans ce type de dynamique et il s’arrêtera de lui-même, ne s’intégrant pas dans le groupe. Ça arrive, mais cela reste des exceptions. Mais il vaut mieux que ce désistement se passe à ce moment car lors du voyage, tout se fait en groupe : les déplacements, les activités, les repas et même les temps de sommeil, par exemple, en commun dans une grande salle de classe. Mais cela ne pose pas de problème car ils se sentent dans un milieu tellement différent, qu’inconsciemment, ils se rapprochent les uns des autres, développant des relations très fortes, se serrant les coudes. Mais l’objectif c’est aussi d’aller à la rencontre de l’autre ! Certains s’immergent très bien et vont facilement échanger avec les habitants. D’autres resteront plutôt dans leur cocon suisse rassurant.

Les adultes sont-ils plus individualistes ?
C’est beaucoup plus facile de sensibiliser des jeunes à penser collectif que des adultes. Les jeunes écoutent et ont l’habitude d’obéir. Les adultes se sentent très libres, très forts, par exemple, au niveau financier. S’ils veulent rentrer, ils savent comment faire et en ont les moyens.
On a aussi observé que certains adultes semblent participer pour casser la solitude ici en Suisse. Ils recherchent cette solidarité de groupe, le partage qui est très fort dans ce type de contexte. On a l’impression qu’ils sont là non pas pour aller vers l’autre mais pour ne plus être seul.

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Vous avez organisé des voyages pour des organismes accueillant des jeunes en mal-être. Est-ce très différent ?
Non, pas forcément, excepté que les éducateurs de l'organisme accompagnaient les jeunes. Mais au niveau de l’impact, c'est encore plus intéressant car on voit des changements flagrants : par exemple, le regain de confiance que les jeunes ont après cette expérience ! Ils se rendent compte qu’ils ont bien plus de chance que d’autres. Ce que j’ai remarqué, c’est que les jeunes en mal-être sont encore plus individualistes. Du coup, le coté communautaire est encore plus marquant pour eux qui souvent ont une certaine crainte à aller vers l’autre. Ils sont aussi beaucoup plus soudés les uns aux autres face à l’adversité que représente cet inconnu. La relation humaine devient extrêmement forte y compris avec les gens sur place. Des manques et des possibles s’ouvrent : c’est vraiment fort.

Avez-vous en tête un jeune qui vous ait particulièrement marqué ?
J’ai assisté à la restitution d’un groupe parti en Guinée. Parmi eux, Julia, une jeune d’un milieu social assez aisé. Alors qu’elle devait faire un retour sur son expérience personnelle, elle s’est mise à pleurer. Durant son séjour, elle avait appris qu’un groupe de filles était gardé à l’écart du village car elles venaient d’être excisées. C’était assez choquant. Mais elle a décidé d’aller à leur rencontre et a donc passé beaucoup de temps avec elles, partageant le quotidien de ces femmes en allant faire la lessive à la rivière. Elle a dit qu’elle continuerait à se battre pour cette cause. L’impact de ce voyage sur la vie de Julia a été énorme !

Finalement pensez-vous que la monté de l’individualisme est inquiétante ?
Le succès de ce genre de voyages me montre qu’il faut relativiser cette question. Je me rends compte que beaucoup ne sont pas si individualistes que ça et que quand on leur offre la possibilité de faire des actions en commun, qui aient du sens, les jeunes comme les adultes sont très motivés à se donner et à travailler en groupe. C’est aussi un moyen pour eux, de se sortir de cet individualisme alors qu’ils ont soif d’expérimenter cet aspect collectif.

Interview recueillie par Cynthia Tchaban

 

Philippe RandinPhilippe Randin, interviewé ici pour l’Écho de La Fontanelle, est directeur de l’organisation d’entraide internationale Nouvelle Planète. L’ONG soutient des projets de développement durable en faveur de populations rurales du Sud. Elle propose aussi des voyages d’entraide pour jeunes auxquels environ 200 Suisses participent chaque année.

 

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