Responsable du Centre de Thérapie Brève de Lausanne, Guillaume Delannoy aborde avec nous la méthode adoptée à l’Institut Gregory Bateson, centrée sur une vision interactionnelle des problèmes, et comment elle permet d’envisager les rapports parfois conflictuels entre parent(s) et adolescent(s).

 

Dans les familles avec adolescent(s), avez-vous pu observer des problématiques récurrentes?
Même s’il est toujours délicat de généraliser, on peut dire que de nombreux parents sont confrontés au fait qu’au moment de l’adolescence, leurs enfants commencent à adopter des comportements qui leur semblent inadéquats. Le jeune a «de mauvaises fréquentations», commence à consommer certains produits dangereux, l’ado a des «conduites à risque», telle autre s’habille et se maquille de façon «provocante et vulgaire», l’un utilise un langage ordurier, l’autre abandonne le piano et l’athlétisme, une adolescente refuse de participer aux activités familiales, une autre a perdu toute motivation pour ses études et sèche régulièrement les cours pour aller voler dans des magasins de bijoux fantaisie avec ses copines... Les comportements diffèrent en gravité, en fréquence, mais le problème est le même: comment faire pour que mon ado arrête de faire «les mauvais choix» et commence à se comporter de façon plus «responsable»?

Dans ces problématiques impliquant parents et adolescents, tous les membres participent-ils à la thérapie?
Cela dépend. Nous travaillons essentiellement avec les demandeurs de changement. Une situation jugée problématique par tel membre de la famille sera peut-être interprétée différemment par tel autre. L’initiative vient très souvent des parents. Mais si, selon eux, la source du problème vient de leur adolescent, il y a de fortes chances pour que ce dernier ne considère pas les choses de la même façon. Parfois, pour l’adolescent, le problème réside justement dans l’attitude des parents. Il arrive aussi qu’il n’y ait tout simplement pas de problème pour lui. Dans ce cas, sa présence n’est pas nécessaire, voire peu recommandée: ne vivant pas lui-même la situation comme problématique, il risque d'être très difficile à mobiliser. Il ne s’agit pas de trouver un coupable mais de s’appuyer sur l’aide de ceux et celles qui souhaitent contribuer à la résolution du «problème».

Concrètement, comment procédez-vous?
Dans des situations de ce type, il convient de travailler avec beaucoup de délicatesse, car les parents se retrouvent souvent dans un état émotionnel difficile à gérer. Ils sont généralement très inquiets des conséquences à court, moyen ou long terme des comportements de leur ado. De plus, nombre de parents ressentent une certaine culpabilité et beaucoup sont en colère, vivent une rage impuissante, un sentiment de se faire mener en bateau. Pour la plupart, les sentiments d’épuisement et de découragement sont grands. Un cocktail émotionnel explosif qui doit être pris en considération.

Puis nous essayons de comprendre la façon dont les parents ont essayé de résoudre le «problème» avec leur ado. Habituellement, lorsqu’ils viennent consulter, ils ont déjà épuisé toutes les tentatives de «bon sens» : ils ont passé des heures à discuter, ou à essayer de discuter avec leur ado pour le raisonner. Ils ont opté pour différentes punitions et sanctions, mais aussi pour des récompenses en cas de «bons comportements». Ils se sont fâchés, ont menacé, pleuré, négocié. Bien souvent, ils ont fait des propositions, suggéré des «solutions», essayé de comprendre le pourquoi du comment. Enfin, ils ont «compensé», aidé leur ado, pour lui éviter des conséquences trop pénibles, voire irrémédiables.

Et ensuite?
Une fois que nous avons identifié toutes les tentatives inefficaces mises en place par les parents, nous essayons de les amener à adopter une attitude qualitativement différente avec leur ado. Ainsi, par exemple, toutes les tentatives décrites précédemment sont des variations sur un même thème : «Nous savons ce qui est bon pour toi, et si tu fais des choix qui ne vont pas dans ce sens, c’est que tu as un problème. Par conséquent, pour ton propre bien, tu peux et tu dois te comporter de la façon que nous attendons.» Le mouvement consiste alors à inverser la tendance et à inciter les parents à tenir un discours paradoxal à leur ado : «Nous nous sommes rendus compte que nous avions fait fausse route, et que nous avions cherché à te pousser dans une direction qui ne te convient pas, ou qui est peut-être trop difficile pour toi. En fait, nous en sommes arrivés à la triste conclusion que nous n’avons aucune idée de ce qu’il te faut vraiment dans la vie...»

Le fameux « lâcher prise »...
En quelque sorte. Mais, à de nombreux parents, ce «lâcher prise» leur sera présenté comme une façon de continuer à être un bon père ou une bonne mère, comme un «effort» de plus pour amener leur enfant à vivre par lui-même les conséquences de ses actes, et à en tirer certains apprentissages. Un équilibre délicat à trouver entre protection et responsabilisation à une période de la vie particulièrement fragile, à la fois synonyme de crise et d’autonomisation.

Propos recueillis par Sabrina Roh

 LaFontanelle Guillaume Delannoy

La philosophie de l’Institut Gregory Bateson découle des travaux du Mental Research Institute de Palo Alto, qui adopte une vision interactionnelle et stratégique des problèmes humains. Son approche, la thérapie brève systémique et stratégique, a pour objectif de rétablir un équilibre lorsque des interactions problématiques se répètent dans la relation que la personne entretient avec elle-même, les autres ou le monde en général.

Guillaume Delannoy
thérapeute et superviseur au sein du Centre de Thérapie Brève de Lausanne.

 

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